Dans les gazettes décrivant un futur monde caniculaire, les problèmes de santé arrivent en bonne place pour flatter les peurs populaires. On nous promet même le paludisme dans le métro parisien, c’est tout dire... Il est tout à fait qu’exact qu’une hausse soutenue des températures estivales s’accompagnerait d’une surmortalité. Ce que l’on oublie de dire, c’est que la hausse des températures hivernales a un effet exactement inverse. A commencer par le risque cardiovasculaire dans l’Hémisphère Nord, première cause de mortalité.
Le climat est en lien direct avec la santé humaine. Il n’a échappé à personne que les vagues de froid ou les vagues de chaleur s’accompagnent d’une hausse de la mortalité. Tout le monde a en tête les 15.000 morts français de la canicule 2003. Et il est utile de rappeler que les grandes vagues de froid sont aussi meurtrières, avec des hausses de mortalité indirecte pouvant atteindre 13 % sur la période concernée, soit plus de 10.000 morts par épisode comme ce fut le cas en 1985 par exemple (Besancenot 2001).


Les prévisions actuelles font état d’un réchauffement global pour le XXI
e siècle, plus marqué dans l’hémisphère Nord, avec des hausses atteignant 1,5 à 5°C (GIEC 2001). Les lecteurs réguliers de ce site savent combien cet exercice prédictif nous paraît spéculatif et combien les valeurs hautes en particulier nous paraissent hautement… improbables. Mais admettons ici le principe général d’un réchauffement sur un siècle.
Quand on en vient aux conséquences sanitaires de ce réchauffement, le ton est généralement au catastrophisme – ce qui n’est pas très original par rapport aux autres domaines, bien sûr. On met en avant les risques liés aux maladies respiratoires et allergiques, aux insolations, aux cancers cutanés, au stress thermique général. Sans oublier les propos assez délirants sur l’extension de la malaria et des maladies à vecteurs hémophages – ceux qui les propagent oublient généralement que la malaria était endémique dans l’Angleterre des XVIIe et XVIIIe siècles, en plein Petit Age Glaciaire, ce qui en dit assez long sur la sensibilité thermique réelle du vecteur et du parasite paludéens.
Il va de soi que le réchauffement, surtout s’il était rapide et non anticipé, aurait des conséquences négatives sur la santé humaine. Mais il faut aussi en rappeler les conséquences positives. Ainsi, la première cause de mortalité dans le monde (et plus encore dans l’Hémisphère Nord) est représentée par les maladies cardio-vasculaires. Rien qu’en France, elles causent environ 180.000 morts annuels. Or, la morbidité et la mortalité des pathologies cardiovasculaires sont aussi liées au climat dans l’Hémisphère Nord. Plus les hivers sont rigoureux, plus le bilan est lourd. Quelques études récentes permettent de quantifier cette association bien connue des épidémiologistes.
En Espagne, l’équipe d’E. Gonzalez Hernandez (2004) a suivi le dossier de 8400 personnes admises en urgence pour infarctus. Il en ressort que le pic est toujours observé en hiver (2183 cas), spécifiquement en février (mois le plus froid, 742 cas).
En Irlande du Nord, le résultat est le même. Crawford et al. (2003) ont analysé 63.683 certificats de décès entre 1979 et 1998. Chez les hommes comme chez les femmes, on trouve une corrélation positive entre les basses températures et les hautes mortalités.
Les infarctus ne sont d’ailleurs pas les seules pathologies cardiaques concernées. L’équipe de N.E. Murphy a observé les cas de fibrillation en Écosse entre 1990 et 1996, sur 33.582 hommes et 34.463 femmes hospitalisés. Résultat : un maximum en décembre, avec 10 % de cas supplémentaires (par rapport à la moyenne annuelle) pour les hommes et 12 % pour les femmes. La mortalité suit la même courbe.
Au Japon, Nakaji et al. (2004) ont examiné l’influence des saisons sur la santé entre 1970 et 1999, sur la base de toutes les statistiques de mortalité. Leur conclusion : l’hiver a un taux de mortalité supérieur à l’été pour les maladies cardio- et cérébrovasculaires. Mais aussi pour la mortalité toutes causes confondues, pour les maladies infectieuses et parasitaires, pour les maladies respiratoires, pour les maladies gastro-hépato-entérologiques et pour les accidents.
Peut-on quantifier la part spécifique du froid hivernal dans le risque cardiovasculaire ? Ulmer et al. (2004) ont analysé les bases de données autrichiennes entre 1985 et 1999 concernant 149.650 individus. A taux de risque égal (cholestérol, pression artérielle, indice de masse corporelle), la surmortalité hivernale est toujours plus prononcée (27,9 % pour les mois froids, 21,7 % pour les mois chauds). Les auteurs évaluent l’augmentation du score de risque spécifique à la température à 6,8 % pour les hommes, 3,6 % pour les femmes.
Signalons enfin que plusieurs études ont conclu que les bénéfices des hivers plus doux pourraient surpasser le coût des étés plus chauds en terme de santé humaine, au moins en Grande-Bretagne et Pays de Galles (Langford 1995) et en Australie (Guest 1999).
À moins de vouloir décrire la santé à sens unique, l’objectivité la plus élémentaire consiste donc à rappeler qu’un réchauffement aurait (et a sans doute déjà) des conséquences bénéfiques pour la santé cardiovasculaire. C’est particulièrement vrai dans le cadre du réchauffement tel qu’il est prévu, avec une hausse des températures minimales et une baisse des amplitudes diurnes (plus qu’une hausse des températures maximales). Ces constats n’annulent évidemment pas la nécessité d’une meilleure prise en compte de la sensibilité climatique dans les politiques de santé publique et d’aménagement urbain, particulièrement envers les populations sensibles aux hausses de températures estivales.
RéférencesBesancenot J.P. (2001),
Climat et santé, Presses universitaires de France (PUF), Paris.
Crawford V.L. et al. (2003), Changes in seasonal deaths from myocardial infarction,
QJM, 96, 1, 45-52.
Gonzalez Hernandez E. et al. (2004), [Variations saisonnières dans les cas d’admission pour infactus aigu. L’étude PRIMVAC],
Rev. Esp. Cardiol., 57, 1, 12-19.
Guest, C.S. et al., (1999), Climate and mortality in Australia: retrospective study, 1979-1990, and predicted impacts in five major cities in 2030,
Climate Research, 13, 1-15.
Langford IH et G. Bentham (1995), The potential effects of climate change on winter mortality in England and Wales,
Int. J. Biometeorol., 38, 3, 141-147.
Murphy N.E. et al. (2004), Seasonal variation in morbidity and mortality related to atrial fibrillation, I
nt. J. Cardiol., 97, 2, 283-288.
Nakaji S. et al. (2004), Seasonal changes in mortality rates from main causes of death in Japan (1970-1999),
Eur. J. Epidemiol., 19, 10, 905-913.
Ulmer H. et al. (2004), Estimation of seasonal variations in risk factor profiles and mortality from coronary heart disease,
Wien Klin Wochenschr, 116, 19-20, 662-668.
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