Parmi les nombreuses prédictions catastrophiques associées au réchauffement climatique, l’extinction des espèces figure en bonne place (voir précédent article à ce sujet). Son spectre resurgit avec un travail très discutable de Camille Parmesan, biologiste et auteur principal du troisième rapport du GIEC (2001). Ou l'on vérifie qu'au moins une espèce n'est pas menacée : le serpent de mer climato-médiatique...
Dans une nouvelle étude, Camille Parmesan collecte 866 monographies sur la réponse des espèces au climat, dont 40 % parues entre 2003 et 2006. Les trois-quarts du papier constatent ce que constataient déjà les précédentes méta-analyses : des modifications phénologiques liées au réchauffement, c'est-à-dire la réponse normale de la vie à un changement de milieu. Qu'une population modifie les événements de son cycle de vie indique qu'elle s'adapte, et c'est donc une bonne nouvelle pour cette population. C’est la base même de la théorie darwinienne. Si l’on ne constatait aucun mouvement de ce genre, il faudrait effectivement s’inquiéter pour le sort de certaines espèces.
A ce sujet et avant d’aller plus loin sur le texte de C. Parmesan, on notera une étude importante parue elle aussi récemment, montrant que l’un des paramètres les plus courants de la modélisation actuelle en écologie et évolution des populations (le fait que les populations sont plus abondantes au centre qu’à la périphérie de leur territoire) est faux, ou du moins non vérifié pour bon nombre d’espèces (Sagarin 2006). Ce qui devrait bien sûr modifier à terme les projections que l’on fait en analyse de la biodiversité rapportée à une pression territoriale.
Mais revenons à Parmesan. Outre ces modifications adaptatives liées au réchauffement contemporain, elle précise : « Les espèces à habitat limité, particulièrement polaires et de haute montagne, montrent de sévères contractions et ont été parmi les premiers groupes où des espèces entières ont disparu en raison du récent changement climatique ».
Cela, c'est nouveau, et inquiétant.
Le chapitre « Extinction » de ce texte est censé justifier cette affirmation de l'abstract, réitérée en conclusion. Mais hélas, ou plutôt heureusement en l'occurrence, les extinctions rapportées au changement climatique ne sont pas au rendez-vous.
Première manipulation
Sont mentionnées comme éteintes à cause du changement climatique 67 % des espèces de grenouilles arlequin des montagnes du Costa Rica. C’est faux.
Ces espèces, comme bon nombre d'amphibiens dans le monde hélas, se réduisent ou disparaissent à cause de l'agent parasitaire de la famille des chytrides (Batrachochytrium dendrobatidis), qui s'est répandu depuis l'Afrique à partir des années 1960 et qui a été identifié à la fin des années 1990 seulement. Le responsable de la disparition des atélopes d’Amérique centrale est donc l’introduction par l’homme de cet agent pathogène étranger dans un nouveau milieu pourvu de populations cibles. (L'homme est responsable car ce sont probablement le commerce des nouveaux animaux de compagnie et les pratiques biomédicales qui ont répandu le parasite. Le B. dendrobatidis est endémique en Afrique, où il affecte les populations de Xenopus laevis. Ces batraciens sont porteurs sains et ne manifestent pas de morbidité particulière. En revanche, les xénopes africaines sont très utilisés en laboratoires, et l’on se sert notamment de leurs tissus pour fabriquer des tests de grossesse.)
Le changement climatique ne joue aucun rôle majeur dans la disparition des batraciens américains. Nous avons eu l’occasion de critiquer ici en détail l’étude ayant avancé cette hypothèse, au prix de spéculations climatiques pour le moins hasardeuses.
Deuxième manipulation
« 16 % des coraux » ont disparu à la suite du El Nino 1997-98. D'une part, El Nino est une oscillation naturelle dont on ne peut rattacher avec beaucoup de certitude les variations récentes de vigueur au réchauffement anthropique. D'autre part, si de nombreuses populations ont souffert de blanchissement massif suite à l'événement de 97-98, exceptionnel dans les annales, le texte de Parmesan ne précise aucune espèce ayant disparu.
Et pour cause, les références citées n'en mentionnent pas non plus, notamment Wilkinson 2004 - Parmesan cite en fait Wilkinson 2000, mais elle ignore apparemment que le Status of Coral Reefs of the World a connu une nouvelle édition. E ce rapport précise seulement que des « espèces rares pourraient disparaître » suite à la répétition de tels événements El Nino. Les coraux sont assurément menacés par diverses causes à court, moyen et long termes (les cyclones, la surexploitation, la pollution, le blanchissement thermique et l'acidification), mais l'extinction déjà annoncée pour cause de réchauffement climatique n'est pas au rendez-vous
Troisième manipulation
Aucune autre disparition n'est rapportée dans ce chapitre consacré aux extinctions, mais on mentionne simplement des espèces (papillon parnasse et pikas, ours blanc, manchot empereur) dont l'habitat se modifie rapidement et que l'on considère comme menacées - espèces déjà mentionnées ailleurs dans l'article, de sorte que l'on comprend difficilement le sens de la redite.
En fait, qu'en est-il a juste de ces dernières espèces menacées par le réchauffement climatique selon Camille Parmesan ? Prenons deux exemples dans les habitats cités comme les plus critiques : pôles et montagnes.
Premier exemple cité par Parmesan : le manchot empereur (Aptenodytes forsteri), qui est passé de 300 à 9 couples reproducteurs dans la Péninsule antarctique et s'est réduit de 50 % en Terre Adélie. Chiffres apparemment inquiétants, mais qui ne signifient rien. La zone géographique des populations d'empereur se situe entre 66°S et 78°S, de sorte que la Terre Adélie (66°S) est l'extrême nord de leur répartition. L'empereur est une espèce migrante, si bien qu'elle s'adapte aux changements annuels et saisonniers pour la recherche de nourriture, l'accouplement, la ponte. Enfin, l'empereur n'est pas considéré comme menacé par l'IUCN, car sa population globale est considérée comme stable d'une génération sur l'autre. Et pour cause : en dehors de la Péninsule qui se réchauffe, l'Antarctique est globalement stable et le manchot empereur y est diversement réparti.
Second exemple d'espèce menacée, très différent : un papillon d'altitude, le parnasse Apollon (Parnassius apollo). Parmesan cite les travaux d'Henri Descimon. Dans une page très complète,
on peut lire une synthèse des travaux de ce chercheur français sur les Parnassius. Concernant le parnasse Apollon, celui-ci a en effet régressé et le plus souvent disparu des basses vallées des Causses et de l'Auvergne, du Jura et des Vosges, en raison du réchauffement, car la limite inférieure de son cycle se situe vers 700-800 m, et les populations n'ont donc pas trouvé d'étage supérieur pour migrer (on note une adaptation locale au Ventoux cependant). L'espèce va-t-elle disparaître pour autant ? Non, car elle est également présente dans les Pyrénées et les Alpes, où elle dispose de l'espace nécessaire pour s'adapter. Citons Henri Descimon : « P. apollo restera répandu et abondant dans les Alpes et les Pyrénées, mais se confinera à la zone subalpine et aux éclaircies de l'étage montagnard. Peut-être restera-t-il quelques colonies dans les ‘noyaux durs’ du Jura et du Massif Central ; elles risquent de subir une involution génétique progressive. »
Et encore nous parlons là de la France. Mais les amateurs de papillons savent que l'aire de répartition du Parnassius apollo va de l'Espagne à la Scandinavie, jusqu'à l'Oural et aux Carpates, partout où sont disponibles des étages 500-2500 mètres. Parler d'une menace d'extinction globale du parnasse Apollon est donc une aimable plaisanterie.
Bref, l'assertion de l'abstract, répétée en conclusion, répétée dans le communiqué de presse n'est pas justifiée dans le texte. Hormis un passage en revue plus large, cet article n'apporte rien de fondamentalement nouveau par rapport à des travaux antérieurs sur les mécanismes d'adaptation aux changements climatiques. Rien, si ce n'est une démonstration supplémentaire de la manière dont la science se transforme facilement en propagande dès lors que l'on aborde la question climatique.
Terminons par un rappel de bon sens : beaucoup d'espèces sont malmenées et menacées par les conséquences des activités humaines, qu'il s'agisse de la surexploitation, de la pollution, de la fragmentation de l'habitat. Et le changement climatique peut assurément représenter une pression sélective supplémentaire pour les espèces les moins nombreuses ou les plus spécialisées. Mais la fin ne justifie pas les moyens : le rôle de la science est de décrire avec précision la réalité, pas de la déformer pour servir une cause.
Références
Parmesan C. (2006), Ecological and evolutionary resposes to recent climae change, Annu. Rev. Ecol. Syst., 37, 637-69.
Sagarin R.D. et al. (2006), Moving beyond assumptions to understand abundance distributions across the ranges of species, Tr. Ecol. Evol., 21, 9, 524-30.
Wilkinson C. (ed.) (2004), Status of Coral Reefs of the World, Australian Government, Australian Institute of Marine Science, téléchargeable ici.
Dans une nouvelle étude, Camille Parmesan collecte 866 monographies sur la réponse des espèces au climat, dont 40 % parues entre 2003 et 2006. Les trois-quarts du papier constatent ce que constataient déjà les précédentes méta-analyses : des modifications phénologiques liées au réchauffement, c'est-à-dire la réponse normale de la vie à un changement de milieu. Qu'une population modifie les événements de son cycle de vie indique qu'elle s'adapte, et c'est donc une bonne nouvelle pour cette population. C’est la base même de la théorie darwinienne. Si l’on ne constatait aucun mouvement de ce genre, il faudrait effectivement s’inquiéter pour le sort de certaines espèces.
A ce sujet et avant d’aller plus loin sur le texte de C. Parmesan, on notera une étude importante parue elle aussi récemment, montrant que l’un des paramètres les plus courants de la modélisation actuelle en écologie et évolution des populations (le fait que les populations sont plus abondantes au centre qu’à la périphérie de leur territoire) est faux, ou du moins non vérifié pour bon nombre d’espèces (Sagarin 2006). Ce qui devrait bien sûr modifier à terme les projections que l’on fait en analyse de la biodiversité rapportée à une pression territoriale.
Mais revenons à Parmesan. Outre ces modifications adaptatives liées au réchauffement contemporain, elle précise : « Les espèces à habitat limité, particulièrement polaires et de haute montagne, montrent de sévères contractions et ont été parmi les premiers groupes où des espèces entières ont disparu en raison du récent changement climatique ».
Cela, c'est nouveau, et inquiétant.
Le chapitre « Extinction » de ce texte est censé justifier cette affirmation de l'abstract, réitérée en conclusion. Mais hélas, ou plutôt heureusement en l'occurrence, les extinctions rapportées au changement climatique ne sont pas au rendez-vous.
Première manipulation
Sont mentionnées comme éteintes à cause du changement climatique 67 % des espèces de grenouilles arlequin des montagnes du Costa Rica. C’est faux.
Ces espèces, comme bon nombre d'amphibiens dans le monde hélas, se réduisent ou disparaissent à cause de l'agent parasitaire de la famille des chytrides (Batrachochytrium dendrobatidis), qui s'est répandu depuis l'Afrique à partir des années 1960 et qui a été identifié à la fin des années 1990 seulement. Le responsable de la disparition des atélopes d’Amérique centrale est donc l’introduction par l’homme de cet agent pathogène étranger dans un nouveau milieu pourvu de populations cibles. (L'homme est responsable car ce sont probablement le commerce des nouveaux animaux de compagnie et les pratiques biomédicales qui ont répandu le parasite. Le B. dendrobatidis est endémique en Afrique, où il affecte les populations de Xenopus laevis. Ces batraciens sont porteurs sains et ne manifestent pas de morbidité particulière. En revanche, les xénopes africaines sont très utilisés en laboratoires, et l’on se sert notamment de leurs tissus pour fabriquer des tests de grossesse.)
Le changement climatique ne joue aucun rôle majeur dans la disparition des batraciens américains. Nous avons eu l’occasion de critiquer ici en détail l’étude ayant avancé cette hypothèse, au prix de spéculations climatiques pour le moins hasardeuses.
Deuxième manipulation
« 16 % des coraux » ont disparu à la suite du El Nino 1997-98. D'une part, El Nino est une oscillation naturelle dont on ne peut rattacher avec beaucoup de certitude les variations récentes de vigueur au réchauffement anthropique. D'autre part, si de nombreuses populations ont souffert de blanchissement massif suite à l'événement de 97-98, exceptionnel dans les annales, le texte de Parmesan ne précise aucune espèce ayant disparu.
Et pour cause, les références citées n'en mentionnent pas non plus, notamment Wilkinson 2004 - Parmesan cite en fait Wilkinson 2000, mais elle ignore apparemment que le Status of Coral Reefs of the World a connu une nouvelle édition. E ce rapport précise seulement que des « espèces rares pourraient disparaître » suite à la répétition de tels événements El Nino. Les coraux sont assurément menacés par diverses causes à court, moyen et long termes (les cyclones, la surexploitation, la pollution, le blanchissement thermique et l'acidification), mais l'extinction déjà annoncée pour cause de réchauffement climatique n'est pas au rendez-vous
Troisième manipulation
Aucune autre disparition n'est rapportée dans ce chapitre consacré aux extinctions, mais on mentionne simplement des espèces (papillon parnasse et pikas, ours blanc, manchot empereur) dont l'habitat se modifie rapidement et que l'on considère comme menacées - espèces déjà mentionnées ailleurs dans l'article, de sorte que l'on comprend difficilement le sens de la redite.
En fait, qu'en est-il a juste de ces dernières espèces menacées par le réchauffement climatique selon Camille Parmesan ? Prenons deux exemples dans les habitats cités comme les plus critiques : pôles et montagnes.
Premier exemple cité par Parmesan : le manchot empereur (Aptenodytes forsteri), qui est passé de 300 à 9 couples reproducteurs dans la Péninsule antarctique et s'est réduit de 50 % en Terre Adélie. Chiffres apparemment inquiétants, mais qui ne signifient rien. La zone géographique des populations d'empereur se situe entre 66°S et 78°S, de sorte que la Terre Adélie (66°S) est l'extrême nord de leur répartition. L'empereur est une espèce migrante, si bien qu'elle s'adapte aux changements annuels et saisonniers pour la recherche de nourriture, l'accouplement, la ponte. Enfin, l'empereur n'est pas considéré comme menacé par l'IUCN, car sa population globale est considérée comme stable d'une génération sur l'autre. Et pour cause : en dehors de la Péninsule qui se réchauffe, l'Antarctique est globalement stable et le manchot empereur y est diversement réparti.
Second exemple d'espèce menacée, très différent : un papillon d'altitude, le parnasse Apollon (Parnassius apollo). Parmesan cite les travaux d'Henri Descimon. Dans une page très complète,on peut lire une synthèse des travaux de ce chercheur français sur les Parnassius. Concernant le parnasse Apollon, celui-ci a en effet régressé et le plus souvent disparu des basses vallées des Causses et de l'Auvergne, du Jura et des Vosges, en raison du réchauffement, car la limite inférieure de son cycle se situe vers 700-800 m, et les populations n'ont donc pas trouvé d'étage supérieur pour migrer (on note une adaptation locale au Ventoux cependant). L'espèce va-t-elle disparaître pour autant ? Non, car elle est également présente dans les Pyrénées et les Alpes, où elle dispose de l'espace nécessaire pour s'adapter. Citons Henri Descimon : « P. apollo restera répandu et abondant dans les Alpes et les Pyrénées, mais se confinera à la zone subalpine et aux éclaircies de l'étage montagnard. Peut-être restera-t-il quelques colonies dans les ‘noyaux durs’ du Jura et du Massif Central ; elles risquent de subir une involution génétique progressive. »
Et encore nous parlons là de la France. Mais les amateurs de papillons savent que l'aire de répartition du Parnassius apollo va de l'Espagne à la Scandinavie, jusqu'à l'Oural et aux Carpates, partout où sont disponibles des étages 500-2500 mètres. Parler d'une menace d'extinction globale du parnasse Apollon est donc une aimable plaisanterie.
Bref, l'assertion de l'abstract, répétée en conclusion, répétée dans le communiqué de presse n'est pas justifiée dans le texte. Hormis un passage en revue plus large, cet article n'apporte rien de fondamentalement nouveau par rapport à des travaux antérieurs sur les mécanismes d'adaptation aux changements climatiques. Rien, si ce n'est une démonstration supplémentaire de la manière dont la science se transforme facilement en propagande dès lors que l'on aborde la question climatique.
Terminons par un rappel de bon sens : beaucoup d'espèces sont malmenées et menacées par les conséquences des activités humaines, qu'il s'agisse de la surexploitation, de la pollution, de la fragmentation de l'habitat. Et le changement climatique peut assurément représenter une pression sélective supplémentaire pour les espèces les moins nombreuses ou les plus spécialisées. Mais la fin ne justifie pas les moyens : le rôle de la science est de décrire avec précision la réalité, pas de la déformer pour servir une cause.
Références
Parmesan C. (2006), Ecological and evolutionary resposes to recent climae change, Annu. Rev. Ecol. Syst., 37, 637-69.
Sagarin R.D. et al. (2006), Moving beyond assumptions to understand abundance distributions across the ranges of species, Tr. Ecol. Evol., 21, 9, 524-30.
Wilkinson C. (ed.) (2004), Status of Coral Reefs of the World, Australian Government, Australian Institute of Marine Science, téléchargeable ici.
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