Depuis quelques années, une hypothèse alarmante est régulièrement évoquée pour les prochaines décennies : sous l’effet du réchauffement climatique en cours, le méthane emprisonné dans les fonds marins (sous forme d’hydrates ou clathrates) pourrait dégazer massivement et augmenter brutalement les températures du globe. L’examen de la littérature montre cependant que cette hypothèse repose sur des bases fragiles. Et les archives des climats passés indiquent que les dégazages de clathrates se sont éventuellement produits sous des conditions très différentes de celles attendues pour le prochain siècle.
Le méthane se forme par la décomposition de matière organique en milieu anaérobie (sans oxygène), dégradation qui est assurée par des bactéries (dites méthanogènes car elles expirent le gaz). Les hydrates de méthane, aussi appelés clathrates de méthane, sont des composés d’eau et de méthane, où le gaz est emprisonné dans les cristaux de la glace. Ils présentent la particularité de s'enflammer au contact de l'air (« glace qui brûle »)
La localisation des hydrates s’explique par les conditions précises de leur formation, qui demande certaines conditions de température et de pression. Et, bien sûr, la présence de bactéries. Les hydrates se forment ainsi dans les zones épargnées de l’oxygène de l’air, soit le sous-sol (permafrost) et les océans (talus continentaux, entre plateaux et fonds). On considère le réservoir océanique comme beaucoup plus important que le réservoir terrestre. (Ci-dessous, représentation simplifiée de la zone de stabilité des hydrates sur les talus continentaux, fonction du gradient de température - geothérmie et hydrothermie - et de la pression).

Il ne faut pas se représenter les hydrates de méthane océaniques comme d’immenses gisements compacts et localisés. Les forages et mesures entrepris par divers Etats et industries de l’énergie (intéressés par son exploitation potentielle) montrent que ces zones à fortes accumulation et concentration sont plutôt rares, et que les hydrates d’une zone donnée sont répartis en de multiples filets et nodules de faibles dimensions. Cette dispersion, tout comme la difficulté intrinsèque des mesures, explique que l’évaluation des réserves d’hydrates de méthane est pour le moment très spéculative. Les premières estimations des années 1970 faisaient état de 3*1018 m3. Des données plus récentes (Milkov 2004) ramènent ce chiffre à 1-5* 1015 m3. Dans ce dernier cas, cela ferait en équivalent carbone entre 500 et 2500 Gt C. C’est-à-dire 2 à 10 fois moins que toutes les ressources fossiles estimées (5000 Gt C). Mais quand même 2 à 10 fois plus que les seules réserves de gaz naturel (230 Gt C). Néanmoins, ces chiffres sont à prendre avec prudence, et c’est le premier problème des hydrates de méthane : on est encore dans le flou en ce qui concerne leur quantité et leur localisation exactes. Une fourchette très large de 500 à 10000 Gt C est encore souvent avancée comme la plus prudente.
Hydrates et climat
Quel rapport entre les hydrates de méthane et le climat ? L’idée est assez simple : des variations de température (en cas de réchauffement par exemple) ou de pression (en cas de baisse ou hausse du niveau de la mer par exemple) peuvent déstabiliser les gisements océaniques d’hydrates de méthane, et entraîner leur dégazage, c’est-à-dire la libération des molécules de CH4 emprisonnées dans les glaces. On considère qu’1 m3 d’hydrate donne environ 160 m3 de gaz à pression atmosphérique de surface. Il est à noter que les gisements d’hydrate peuvent aussi être déstabilisés par d’autres facteurs, comme par exemple des secousses telluriques.
Dans le cas de figure d’un réchauffement, la déstabilisation des hydrates de méthane et le relargage du CH4 dans l’atmosphère pourrait donc agir comme une rétroaction positive. Son ampleur dépend bien sûr des quantités ainsi émises. Si tous les hydrates dégazaient d’un seul coup, cela serait énorme. Si quelques gisements locaux dégazent, cela pourrait passer inaperçu (pour donner un ordre de grandeur, rappelons par exemple que les émissions humaines annuelles de GES sont d’environ 6 Gt C, dans une atmosphère qui en comprend déjà 750 Gt ; et que le taux de CH4 atmosphérique a augmenté de 130% entre 1750 et 2000).
Cette hypothèse d’une déstabilisation des hydrates de méthane est-elle crédible ou plausible dans le cadre du réchauffement climatique actuel, et à quelle échéance ?
Pour répondre à cette question, on peut avoir deux approches. L’une, purement théorique, consiste à faire un modèle des hydrates de méthane en situation, à quantifier les conditions de leur déstabilisation (température, pression, profondeur), à voir quand et où ces conditions peuvent être atteintes en situation de réchauffement. L’autre, plutôt empirique, consiste à analyser les archives climatiques pour voir si les hydrates de méthane ont contribué à des précédents réchauffements.
La première approche est malheureusement difficile, car le comportement des hydrates est pour le moment mal modélisé. Le géologue Gerald R. Dickens (2003b), un spécialiste du sujet que nous retrouverons un peu plus loin, a proposé un début de modèle du cycle des hydrates couplé au cycle du carbone, où les premiers sont analysés depuis un générateur océanique microbien permanent de méthane (sous forme d’hydrates, de gaz libre et de gaz dissout). Mais son article se conclut sur « dix défis immédiats » posés aux chercheurs et relatifs aux carences de nos connaissances. On ne sait pas par exemple dans quelle mesure le méthane océanique participe déjà au taux de méthane atmosphérique, ni comment les hydrates dégazant d’un gisement sous-marin réagissent sur toute la hauteur de la colonne d’eau.
Les hydrates au Quaternaire
Sur les paléoclimats, où en est-on ? Concernant le Quaternaire, James P. Kennett (2003) a popularisé au début des années 2000 l’hypothèse du « fusil à clathrate » (clathrate gun), dans un livre publié par l’AGU. Un numéro spécial de la revue American Mineralogist a également paru en 2004 à ce sujet. En substance, les hydrates de méthane se formeraient au cours des périodes glaciaires, puis dégazeraient en partie au cours des interglaciaires, sous l’effet des réchauffements induits par les cycles solaires Milankovitch. Kennett et ses co-auteurs s’appuient sur des micro-épisodes de réchauffement qui ne s’accordent pas selon eux aux données connues sur la circulation océanique ou les autres gaz à effet de serre, et que l’on ne peut expliquer par la progression des tourbières en situation de réchauffement climatique (cause habituellement avancée pour la hausse du CH4 aux interglaciaires). Une étude détaillée sur la talus continental californien appuie cette hypothèse. La conséquence en est que si l’on se réchauffe au-delà des fourchettes habituelles des interglaciaires, on augmente le risque de dégazages plus masifs encore, selon une logique de « fuite en avant » (runaway greenhouse gases).
Il est à noter que le livre n’a pas été accueilli toujours favorablement par la critique scientifique. Dans une recension sévère de Science, G. R. Dickens écrit : « The book reads closer to a manifesto than to traditional scientific fare. Given this style, the book's contents, and the esteem of the lead author and the publisher, Methane Hydrates in Quaternary Climate Change is arguably the most controversial Earth science book of the new millennium. » Un « manifeste controversé », donc, et surtout le reproche suivant : « The authors provide no compelling evidence that methane released from the sea floor passed through the water column or that atmospheric methane initiated climate change. Until these major holes are plugged, their full hypothesis should rightfully be considered highly speculative » (Dickens 2003a). Le point le plus intéressant est que le comportement du méthane dans la colonne d’eau (après dégazage) n’est toujours pas modélisé, de sorte que l’on ne sait pas la quantité qui se dissout dans l’eau et celle qui parvient réellement à l’atmosphère.
Outre ces critiques de l’époque, deux travaux récents ont analysé l’hypothèse de Kennett et de ses collègues sur le présent interglaciaire (et sur un autre épisode de réchauffement voici 38 Ka), et cela à partir de méthodes différentes (forage dans les tourbières pour Mac Donald 2006, analyse des isotopes deuterium/hydrogènes pour Sowers 2006). Leur conclusion est identique : on ne retrouve pas trace des hydrates de méthane dans les phénomènes récents de réchauffement. Ces travaux ont été commentés plus en détail ici.
Au cours du précédent interglaciaire de l’Eemien (optimum thermique vers 128.000 ans), la zone arctique et péri-arctique, souvent présentée comme fragile pour les hydrates de ses talus continentaux, était au moins 8°C plus chaude qu’aujourd’hui, avec un forçage régional solaire important (susceptible de réchauffer rapidement la colonne d’eau). Or, les mesures des forages glaciaires montrent que les taux de CH4 et CO2 sont restés à peu près similaires aux autres interglaciaires, et on estime que la température moyenne globale de l’Eemien était 1 à 2 °C plus chaude qu'aujourd’hui, ce qui ne plaide pas en faveur d’un relargage important des hydrates de méthane et d’une « course en avant » inexorable.
Ces quelques éléments incitent à penser que les hydrates de méthane n’ont pas joué de rôle majeur au cours du Quaternaire, et que leur stabilité est meilleure que ne le supposent Kennet at al. Autant le dégazage de filons et gisements locaux les plus instables est une hypothèse probable, autant un dégazage massif et significatif pour le climat à courte échéance semble très incertain dans les archives récentes.
Périodes plus anciennes : P-T et PETM
En est-il de même pour des épisodes plus anciens ? Le rôle des hydrates de méthane a été mis en avant pour deux périodes : le maximum thermique Paléocène Eocène (PETM) et la crise Permien Triassique (P-T), voici respectivement 55 Ma et 250 Ma.
Ces périodes plus anciennes sont bien évidemment plus spéculatives, et l’hypothèse hydrate de méthane n’est plus la seule sur les rangs, non plus que l’hypothèse réchauffement comme source de leur déstabilisation : météorite, volcanisme intense et tectonique des plaques figurent en bonne place, notamment pour l’extinction P-T (et aussi pour le PETM dans le cas du volcanisme). Certains auteurs comme P. Wignall ou M. Denton soutiennent l’hypothèse clatrates, mais il est assez difficile de faire la part des choses à ca stade.
Pour le PETM, G. Schmidt et D.T. Shindell ont développé un modèle assez précis afin d’analyser les différents scénarios en rapport avec les hydrates de méthane. Ils concluent à un relargage plausible de 1500 Gt étalé sur 500 à 20.000 ans, avec un pic de forçage radiatif compris entre 1,5 et 13,3 W/m2, la valeur la plus probable (la plus conforme aux autres proxies) étant de 3 W/m2. C’est beaucoup et très peu à la fois, puisque cela correspond au forçage total des gaz à effet de serre sur la période 1750-2000. Forçage dont on sait qu’il n’a représenté que 0,8°C environ de hausse des températures de surface.
Par ailleurs, les conditions du PETM sont-elles comparables à notre époque ? Pas du tout. Les travaux sur les isotopes 018 et le ratio Mg/Ca des foraminifères indiquent que les températures des océans profonds en régions tropicales et subtropicales étaient plus chaudes de 5 à 6°C par rapport à l'époque actuelle. On a relevé des températures de fonds océaniques (aujourd'hui à 3-4 °C) de 12-13°C dans l'Atlantique, 14-16°C dans le Pacifique et même 17-21°C dans l'actuel Océan arctique (Tripati 2005).
On comprend que nous sommes aujourd'hui assez loin d'un tel réchauffement des fonds océaniques, même en cas de forte amplification sur l'Arctique, étant donné la lenteur de la diffusion de chaleur des couches superficielles vers le fonds. Le précédent du PETM ne peut êdonc tre sérieusement invoqué pour une comparaison avec notre époque - du moins à l'échelle des quelques siècles et sans doute millénaires à venir
Que peut-on conclure des travaux sur les hydrates de méthane ?
- Il est très improbable que les hydrates de méthane aient joué un rôle important au cours des dernières centaines de milliers d’années.
- Il est très peu probable qu’ils jouent un rôle majeur de rétroaction à brève échéance (quelques siècles), même dans la zone où le plus fort réchauffement est attendu (Arctique).
- Il est probable qu’ils aient eu une influence sur le climat dans des périodes plus anciennes, notamment lors du maximum thermique Paléocène Eocène.
- Il est pour le moins périlleux dans ces conditions d’agiter le spectre d’un dégazage massif des hydrates de méthane comme un scénario catastrophe plausible pour le réchauffement climatique en cours.
Références
Dickens G.R. (2003a), Science, 299, 1017
Dickens G.R. (2003b), Rethinking the global carbon cycle with a large, dynamic and microbially mediated gas hydrate capacitor, Earth Plan. Sci. Lett., 213, 3, 169-183
Kennett J.P. et al. (2003), Hydrates in Quaternary Climate Change, American Geophysical Union, Washington, DC.
MacDonald G.M. et al. (2006), Rapid early development of circumarctic peatlands and atmospheric CH4 and CO2 variations, Science, 314, 285 - 288.
Milkov, AV (2004). Global estimates of hydrate-bound gas in marine sediments: how much is really out there? Earth-Sci Rev 66 (3-4): 183-197.
Schmidt, G.A., D.T. Shindell (2003), Atmospheric composition, radiative forcing, and climate change as a consequence of massive methane release from gas hydrates, Paleoceanography, 18, 1004, doi: 10.1029/2002PA000757, 2003
Sowers T. (2006), Late quaternary atmospheric CH4 isotope record suggests marine clathrates are stable, Science, 311, 838 – 840.
Tripati A., H. Elderfield (2005), Deep-Sea Temperature and Circulation Changes at the Paleocene-Eocene Thermal Maximum, Science, 308, 1894-98.
Le méthane se forme par la décomposition de matière organique en milieu anaérobie (sans oxygène), dégradation qui est assurée par des bactéries (dites méthanogènes car elles expirent le gaz). Les hydrates de méthane, aussi appelés clathrates de méthane, sont des composés d’eau et de méthane, où le gaz est emprisonné dans les cristaux de la glace. Ils présentent la particularité de s'enflammer au contact de l'air (« glace qui brûle »)
La localisation des hydrates s’explique par les conditions précises de leur formation, qui demande certaines conditions de température et de pression. Et, bien sûr, la présence de bactéries. Les hydrates se forment ainsi dans les zones épargnées de l’oxygène de l’air, soit le sous-sol (permafrost) et les océans (talus continentaux, entre plateaux et fonds). On considère le réservoir océanique comme beaucoup plus important que le réservoir terrestre. (Ci-dessous, représentation simplifiée de la zone de stabilité des hydrates sur les talus continentaux, fonction du gradient de température - geothérmie et hydrothermie - et de la pression).

Il ne faut pas se représenter les hydrates de méthane océaniques comme d’immenses gisements compacts et localisés. Les forages et mesures entrepris par divers Etats et industries de l’énergie (intéressés par son exploitation potentielle) montrent que ces zones à fortes accumulation et concentration sont plutôt rares, et que les hydrates d’une zone donnée sont répartis en de multiples filets et nodules de faibles dimensions. Cette dispersion, tout comme la difficulté intrinsèque des mesures, explique que l’évaluation des réserves d’hydrates de méthane est pour le moment très spéculative. Les premières estimations des années 1970 faisaient état de 3*1018 m3. Des données plus récentes (Milkov 2004) ramènent ce chiffre à 1-5* 1015 m3. Dans ce dernier cas, cela ferait en équivalent carbone entre 500 et 2500 Gt C. C’est-à-dire 2 à 10 fois moins que toutes les ressources fossiles estimées (5000 Gt C). Mais quand même 2 à 10 fois plus que les seules réserves de gaz naturel (230 Gt C). Néanmoins, ces chiffres sont à prendre avec prudence, et c’est le premier problème des hydrates de méthane : on est encore dans le flou en ce qui concerne leur quantité et leur localisation exactes. Une fourchette très large de 500 à 10000 Gt C est encore souvent avancée comme la plus prudente.
Hydrates et climat
Quel rapport entre les hydrates de méthane et le climat ? L’idée est assez simple : des variations de température (en cas de réchauffement par exemple) ou de pression (en cas de baisse ou hausse du niveau de la mer par exemple) peuvent déstabiliser les gisements océaniques d’hydrates de méthane, et entraîner leur dégazage, c’est-à-dire la libération des molécules de CH4 emprisonnées dans les glaces. On considère qu’1 m3 d’hydrate donne environ 160 m3 de gaz à pression atmosphérique de surface. Il est à noter que les gisements d’hydrate peuvent aussi être déstabilisés par d’autres facteurs, comme par exemple des secousses telluriques.
Dans le cas de figure d’un réchauffement, la déstabilisation des hydrates de méthane et le relargage du CH4 dans l’atmosphère pourrait donc agir comme une rétroaction positive. Son ampleur dépend bien sûr des quantités ainsi émises. Si tous les hydrates dégazaient d’un seul coup, cela serait énorme. Si quelques gisements locaux dégazent, cela pourrait passer inaperçu (pour donner un ordre de grandeur, rappelons par exemple que les émissions humaines annuelles de GES sont d’environ 6 Gt C, dans une atmosphère qui en comprend déjà 750 Gt ; et que le taux de CH4 atmosphérique a augmenté de 130% entre 1750 et 2000).
Cette hypothèse d’une déstabilisation des hydrates de méthane est-elle crédible ou plausible dans le cadre du réchauffement climatique actuel, et à quelle échéance ?
Pour répondre à cette question, on peut avoir deux approches. L’une, purement théorique, consiste à faire un modèle des hydrates de méthane en situation, à quantifier les conditions de leur déstabilisation (température, pression, profondeur), à voir quand et où ces conditions peuvent être atteintes en situation de réchauffement. L’autre, plutôt empirique, consiste à analyser les archives climatiques pour voir si les hydrates de méthane ont contribué à des précédents réchauffements.
La première approche est malheureusement difficile, car le comportement des hydrates est pour le moment mal modélisé. Le géologue Gerald R. Dickens (2003b), un spécialiste du sujet que nous retrouverons un peu plus loin, a proposé un début de modèle du cycle des hydrates couplé au cycle du carbone, où les premiers sont analysés depuis un générateur océanique microbien permanent de méthane (sous forme d’hydrates, de gaz libre et de gaz dissout). Mais son article se conclut sur « dix défis immédiats » posés aux chercheurs et relatifs aux carences de nos connaissances. On ne sait pas par exemple dans quelle mesure le méthane océanique participe déjà au taux de méthane atmosphérique, ni comment les hydrates dégazant d’un gisement sous-marin réagissent sur toute la hauteur de la colonne d’eau.Les hydrates au Quaternaire
Sur les paléoclimats, où en est-on ? Concernant le Quaternaire, James P. Kennett (2003) a popularisé au début des années 2000 l’hypothèse du « fusil à clathrate » (clathrate gun), dans un livre publié par l’AGU. Un numéro spécial de la revue American Mineralogist a également paru en 2004 à ce sujet. En substance, les hydrates de méthane se formeraient au cours des périodes glaciaires, puis dégazeraient en partie au cours des interglaciaires, sous l’effet des réchauffements induits par les cycles solaires Milankovitch. Kennett et ses co-auteurs s’appuient sur des micro-épisodes de réchauffement qui ne s’accordent pas selon eux aux données connues sur la circulation océanique ou les autres gaz à effet de serre, et que l’on ne peut expliquer par la progression des tourbières en situation de réchauffement climatique (cause habituellement avancée pour la hausse du CH4 aux interglaciaires). Une étude détaillée sur la talus continental californien appuie cette hypothèse. La conséquence en est que si l’on se réchauffe au-delà des fourchettes habituelles des interglaciaires, on augmente le risque de dégazages plus masifs encore, selon une logique de « fuite en avant » (runaway greenhouse gases).
Il est à noter que le livre n’a pas été accueilli toujours favorablement par la critique scientifique. Dans une recension sévère de Science, G. R. Dickens écrit : « The book reads closer to a manifesto than to traditional scientific fare. Given this style, the book's contents, and the esteem of the lead author and the publisher, Methane Hydrates in Quaternary Climate Change is arguably the most controversial Earth science book of the new millennium. » Un « manifeste controversé », donc, et surtout le reproche suivant : « The authors provide no compelling evidence that methane released from the sea floor passed through the water column or that atmospheric methane initiated climate change. Until these major holes are plugged, their full hypothesis should rightfully be considered highly speculative » (Dickens 2003a). Le point le plus intéressant est que le comportement du méthane dans la colonne d’eau (après dégazage) n’est toujours pas modélisé, de sorte que l’on ne sait pas la quantité qui se dissout dans l’eau et celle qui parvient réellement à l’atmosphère.
Outre ces critiques de l’époque, deux travaux récents ont analysé l’hypothèse de Kennett et de ses collègues sur le présent interglaciaire (et sur un autre épisode de réchauffement voici 38 Ka), et cela à partir de méthodes différentes (forage dans les tourbières pour Mac Donald 2006, analyse des isotopes deuterium/hydrogènes pour Sowers 2006). Leur conclusion est identique : on ne retrouve pas trace des hydrates de méthane dans les phénomènes récents de réchauffement. Ces travaux ont été commentés plus en détail ici.
Au cours du précédent interglaciaire de l’Eemien (optimum thermique vers 128.000 ans), la zone arctique et péri-arctique, souvent présentée comme fragile pour les hydrates de ses talus continentaux, était au moins 8°C plus chaude qu’aujourd’hui, avec un forçage régional solaire important (susceptible de réchauffer rapidement la colonne d’eau). Or, les mesures des forages glaciaires montrent que les taux de CH4 et CO2 sont restés à peu près similaires aux autres interglaciaires, et on estime que la température moyenne globale de l’Eemien était 1 à 2 °C plus chaude qu'aujourd’hui, ce qui ne plaide pas en faveur d’un relargage important des hydrates de méthane et d’une « course en avant » inexorable.
Ces quelques éléments incitent à penser que les hydrates de méthane n’ont pas joué de rôle majeur au cours du Quaternaire, et que leur stabilité est meilleure que ne le supposent Kennet at al. Autant le dégazage de filons et gisements locaux les plus instables est une hypothèse probable, autant un dégazage massif et significatif pour le climat à courte échéance semble très incertain dans les archives récentes.
Périodes plus anciennes : P-T et PETM
En est-il de même pour des épisodes plus anciens ? Le rôle des hydrates de méthane a été mis en avant pour deux périodes : le maximum thermique Paléocène Eocène (PETM) et la crise Permien Triassique (P-T), voici respectivement 55 Ma et 250 Ma.
Ces périodes plus anciennes sont bien évidemment plus spéculatives, et l’hypothèse hydrate de méthane n’est plus la seule sur les rangs, non plus que l’hypothèse réchauffement comme source de leur déstabilisation : météorite, volcanisme intense et tectonique des plaques figurent en bonne place, notamment pour l’extinction P-T (et aussi pour le PETM dans le cas du volcanisme). Certains auteurs comme P. Wignall ou M. Denton soutiennent l’hypothèse clatrates, mais il est assez difficile de faire la part des choses à ca stade.
Pour le PETM, G. Schmidt et D.T. Shindell ont développé un modèle assez précis afin d’analyser les différents scénarios en rapport avec les hydrates de méthane. Ils concluent à un relargage plausible de 1500 Gt étalé sur 500 à 20.000 ans, avec un pic de forçage radiatif compris entre 1,5 et 13,3 W/m2, la valeur la plus probable (la plus conforme aux autres proxies) étant de 3 W/m2. C’est beaucoup et très peu à la fois, puisque cela correspond au forçage total des gaz à effet de serre sur la période 1750-2000. Forçage dont on sait qu’il n’a représenté que 0,8°C environ de hausse des températures de surface.
Par ailleurs, les conditions du PETM sont-elles comparables à notre époque ? Pas du tout. Les travaux sur les isotopes 018 et le ratio Mg/Ca des foraminifères indiquent que les températures des océans profonds en régions tropicales et subtropicales étaient plus chaudes de 5 à 6°C par rapport à l'époque actuelle. On a relevé des températures de fonds océaniques (aujourd'hui à 3-4 °C) de 12-13°C dans l'Atlantique, 14-16°C dans le Pacifique et même 17-21°C dans l'actuel Océan arctique (Tripati 2005).
On comprend que nous sommes aujourd'hui assez loin d'un tel réchauffement des fonds océaniques, même en cas de forte amplification sur l'Arctique, étant donné la lenteur de la diffusion de chaleur des couches superficielles vers le fonds. Le précédent du PETM ne peut êdonc tre sérieusement invoqué pour une comparaison avec notre époque - du moins à l'échelle des quelques siècles et sans doute millénaires à venir
Que peut-on conclure des travaux sur les hydrates de méthane ?
- Il est très improbable que les hydrates de méthane aient joué un rôle important au cours des dernières centaines de milliers d’années.
- Il est très peu probable qu’ils jouent un rôle majeur de rétroaction à brève échéance (quelques siècles), même dans la zone où le plus fort réchauffement est attendu (Arctique).
- Il est probable qu’ils aient eu une influence sur le climat dans des périodes plus anciennes, notamment lors du maximum thermique Paléocène Eocène.
- Il est pour le moins périlleux dans ces conditions d’agiter le spectre d’un dégazage massif des hydrates de méthane comme un scénario catastrophe plausible pour le réchauffement climatique en cours.
Références
Dickens G.R. (2003a), Science, 299, 1017
Dickens G.R. (2003b), Rethinking the global carbon cycle with a large, dynamic and microbially mediated gas hydrate capacitor, Earth Plan. Sci. Lett., 213, 3, 169-183
Kennett J.P. et al. (2003), Hydrates in Quaternary Climate Change, American Geophysical Union, Washington, DC.
MacDonald G.M. et al. (2006), Rapid early development of circumarctic peatlands and atmospheric CH4 and CO2 variations, Science, 314, 285 - 288.
Milkov, AV (2004). Global estimates of hydrate-bound gas in marine sediments: how much is really out there? Earth-Sci Rev 66 (3-4): 183-197.
Schmidt, G.A., D.T. Shindell (2003), Atmospheric composition, radiative forcing, and climate change as a consequence of massive methane release from gas hydrates, Paleoceanography, 18, 1004, doi: 10.1029/2002PA000757, 2003
Sowers T. (2006), Late quaternary atmospheric CH4 isotope record suggests marine clathrates are stable, Science, 311, 838 – 840.
Tripati A., H. Elderfield (2005), Deep-Sea Temperature and Circulation Changes at the Paleocene-Eocene Thermal Maximum, Science, 308, 1894-98.
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